Bruyamment, le lourd vantail m’est ouvert, et leurs dos se voutent de frayeur. L’air qui nous assaille est pesant. Humide, chaud, âcre. Je me noie dans cette suavité singulière - L’ignoble mixtion de la fumée des torches, de l’urine des perdus, de leurs chairs brûlées, des déjections séculaires, et que sais-je... J’aspire fébrilement - c’est tout ce que j’exècre, sans pouvoir m’en défaire. Ici, je ne renie pas mes origines. Derrière nous, les éclats du palais s’assourdissent, se fondent. Leur fait place, marche après marche, des harmonies qui me sont familières. Les premiers vagissements, le bruissement des chaînes, les grognements du Harù. Quelques coups, au loin. Un hurlement mutilé qui m’écorche de plaisir. Le silence soudain. Puis cette litanie frugale, lancinante, qui reprend son cours.

Ah, ces marches qui nous mènent à la fosse des cachots - grossières, inégales, elles sont mon supplice, et jamais rien n’en dois-je laisser paraître. Seuls deux de mes gardes me précèdent, soufflant comme des bœufs époumonés qu’on aurait dû abattre. Je n’en vois heureusement que les silhouettes massives et sombres. Leur faciès me désespère. Pourquoi ma garde personnelle n’est-elle pas digne de mon rang ? Je sais qu’Il veut se venger de mes pouvoirs. Avec ce qu’il lui reste des Siens. Pauvre, pathétique, petite âme. Je te le rendrai tendrement - à ma manière de tendresse, le jour venu.

Pourtant, je m’aventure rarement en ce lieu corrompu sans mes exécrables lourdauds - leur présence infecte est piètrement rassurante. Je n’y viens seule que pour quelques missions particulières. Les effets de charmantes fioles s’accordent mal de certains regards.

Mais, cette nuit, je suis chargée d’une tâche plus diplomatique. Ce qui me plaît assez, puisqu’il s’agit de la faire se soumettre. Cette garçonne à peine éduquée - fille de roi, fille de rien - entre toutes, celle-ci m’intrigue. Nous devions lui laisser la vie. Elle ne vaut pas plus que son poids en plomb ; toutefois, un jour... Ne pourrait-elle pas peser dans cette balance indécise qui décidera du sort de Münde. Auraient-ils oublié que sa destinée n’est pas sans enjeux ? Ces commis éphémères qui croient m’ordonner ? Elle est d’un abord fort agréable, m’a-t-on dit. Sans doute pour me tenter, sachant mes goûts. Je ne suis plus dupe de grand-chose - le Conscil le sait si bien ; ne l’ai-je pas honorablement décimé ? Ainsi, devrais-je donc abuser d’une vilaine pouliche, mal débourrée, grossière, nourrie au mauvais grain de sa cour barbare. Mais qu’il en soit comme vous le voulez, Messeres Conscillers. Si c'est mon désir.

Enfin, nous voilà en bas. Mon seul supplice, celui des marches, est terminé. Mes bottes claquent plus sèchement que celles de mes gardes, sur ces vilaines pierres, ce sol gras et nu. Le Harù s’incline, je vois la frayeur truffer ses petits yeux obscènes. Certes ai-je égorgé son prédécesseur, mais brièvement, sans détours et pour une bonne raison. L’imbécile avait presque brulé ma robe avec sa torche. Si ce nouveau Harù sait marcher droit, il ne subira pas le même sort. Que celui-ci me craigne ne m’est pas vraiment agréable. Être respectée par des porcs n’est-il pas insultant, mon Amie ? Bien qu’utile en de si nombreuses occasions.

Je frappe un de mes gardes. L'imbécile n’a pas encore annoncé la raison de notre présence. Les bruits se sont éteints. J’ai vaguement entendu un murmure - « c’est... Elle... » Puis, le silence. Des claquements brefs ; notre pitoyable Harù s’entrechoque les mâchoires. J’en souris intérieurement mais m’impatiente. Le seul intérêt que je lui porte va à ses clés, pas au concerto de ses mandibules.

- Maîtresse, oui, Maîtresse. Première Mäzert... Elle est ici, je l’ai préparé pour Votre Grâce. Elle n’a pas dit un mot, ... même quand...

- Quand... ?

Sur sa gorge grasse, la pointe de ma dague le fait défaillir. Ce répugnant m’amuse. Qui n’a jamais joué avec un animal domestique, fût-il puant ?

- Quand... quand... nous l’avons... préparée, Votre Grâce... J’implore par l’Unique...

Son désarroi me fait jouir un peu, je ne poserai pas de question plus avant. Je devine bien les outrages dont ils l’ont souillée. Et me contente de lui balafrer la joue. Sans importance. Cette dague n’est pas empoisonnée. Lui, n’en sait rien - j’aime ces plaisirs innocents. Ses yeux roulent, se renversent. Je ne voudrais pas qu’il fasse défaut maintenant. Il doit nous mener à cette maudite dinde de très basse cour. Nous le suivons.

- Voilà, Votre Grâce. C’est elle. Dois-je ouvrir la cage à la Première et ses nobles suivants ?

Je voudrais le poignarder, maintenant qu’il a fait son office. Qui est-il, pour implorer par l’Unique ? Mais qualifier de « nobles suivants » mes deux corrompus lui vaut encore mon amusement. Ce malheureux est plaisant, à sa manière.

Je jette un premier regard dans cette geôle vide, si ce n’est du banc de pierre réglementaire, du pichet encore plein d’eau poissée, de la paille sur le sol... Oui, aussi. Tout au fond, contre la maîtresse muraille. Ce long corps replié, étranglé de lui-même, fermé. Comme s’il voulait désespérément s’échapper ainsi, ne pas se compromettre dans cette misérable contingence qui est pourtant la sienne, désormais.

Tu ne me connais pas encore, petite princesse craquelée. Tu ne pourras pas t'enfuir de moi.

Dérisoire petit pion sur l’échiquier du Pouvoir. Dernière pièce à défendre ton Roi, tu m'aideras à le faire tomber. Je ne suis que la Tour, la Main du fou et la Chevaucheuse. Je t’ouvrirai des portes. Je pourrais t’ouvrir aussi les yeux - et d’autres organes. Jour après jour, ces murs abjects seront ton havre de paix. Quand tu y seras traînée à l'aube, pour lécher tes plaies. Et pleurer s’il te reste un peu d’eau.

Tant que tu ne seras pas mienne, en toutes choses.